| Interview du
père Gilles SEMENOU
(Le 6 mai 2003) |
Le père Gilles SEMENOU
est prêtre du diocèse de Carcassonne, historien de formation
et s’est intéressé à l’affaire de Rennes le château.
Il est responsable du service diocésain « Pastorale et
Nouvelles croyances » et c’est à ce titre qu’il
intervient parfois de façon plus officielle pour ce qui concerne
l’actualité de Rennes.
Octonovo : Concernant
l’affaire de Rennes le château, la position de l’église
est au centre de nombreuses théories. Il existe un certain
nombre de questions. Quelle est votre position concernant
les plus «surprenantes» :
-
La théorie de la
tombe du Christ ?
Gilles SEMENOU : Concernant
l’attitude à avoir à l’égard de ces théories,
j’essaie d’avoir un raisonnement historique plutôt
que de présenter d’emblée un argument d’autorité
issu de ma foi chrétienne, c’est-à-dire que je considère
avant tous les « documents », lorsqu’il en
existe, censés fonder telle ou telle hypothèse.
Cette théorie du tombeau
de Jésus est relativement récente dans l’affaire de
Rennes. On est d’abord parti de la recherche d’un
trésor matériel (dans les années 1960) jusqu’aux hypothèses
les plus audacieuses , sinon farfelues - concernant
des « secrets historiques ». L’une d’entre
elles concerne Jésus-Christ enterré dans les environs de Rennes
le château avec Marie-Madeleine pour certains
! Cela est récent dans la bibliographie consacrée à Renne
et remonte à une vingtaine d’années environ. Il est
intéressant de constater l’évolution des centres d’intérêt
dans la recherche autour de Rennes : on est passé d’un
trésor matériel vers un trésor immatériel et spirituel
au point que certains ne se contentent plus de la tombe du
Christ et vont jusqu’à chercher des signes de vie extra-terrestre.
Les personnes qui
défendent actuellement ces thèses n’ont pas souhaité
faire expertiser leurs écrits dont la facture m’a semblé
trop moderne lorsque j’en ai eu quelques-uns en main.
Il est d’autant plus facile de soutenir sa propre théorie
lorsqu’on est le seul à détenir de soi-disant documents
censés la défendre! Du point de vue de la méthode, et même
de la déontologie, cela témoigne du peu de crédit accordé
par ces personnes à la véritable démarche scientifique.
-
La théorie du secret religieux qu’aurait découvert
l’abbé SAUNIERE
GSE : Cela est lié à la question précédente. Il n’y
a pas davantage de fondements historiques à cela. D’autant
que quand on consulte les archives de l’évêché, on pourrait
être surpris de voir que même au cours de son procès, Bérenger
SAUNIERE manifeste un réel attachement à l’Eglise, soucieux
de demeurer en communion avec son évêque.
-
Et pour finir (de rire), existe t’il un complot
actuel de l’église contre l’affaire de Rennes
le château ?
GSE
: L’église a aujourd’hui bien d’autres
priorités, et Rennes le château n’est pas le centre
du diocèse...
Il me semble important
de préciser que toutes les pièces que détient l’évêché
relatives à « l’Affaire » ont été publiées
par différents auteurs. En fait, le dossier « Bérenger
Saunière » est assez mince comparé à l’intérêt
qu’on porte au personnage aujourd’hui.
89 : Concernant
l’affaire historique proprement dite, on dit que Monseigneur
de BEAUSEJOUR reconnaissait à l’époque que l’accusation
de trafic de messes à l’encontre de Bérenger SAUNIERE
n’était qu’un prétexte. Est-ce que vous considérez
que ces accusations étaient fondées ?
GSE
: Le trafic, c’est une des raisons possibles
pouvant expliquer son enrichissement. On ne peut évacuer l’hypothèse
d’un détournement d’honoraires de messes, même si cela n’a
jamais été vraiment prouvé. Il est toutefois difficile
de le nier en bloc, même si cela n’est pas forcément la cause
unique de sa fortune. Pour ses paroissiens, il passait pour
un bon curé. Mais on ne peut se fonder sur la seule
opinion des voisins pour en déduire nécessairement son intégrité
vis-à-vis de l’argent. L’appât du gain peut exister chez tout
homme, donc chez un curé. C’était cela que voulait éclairer
Mgr de BEAUSEJOUR.
Il me semble toutefois
important de noter que sa moralité n’a jamais
été mise en cause à l’époque. Les images d’un
curé fêtard n’apparaissent pas parmi les accusations
du procès.
89 : D’après
de nombreux auteurs, Monseigneur BILLARD avait des pratiques
financières condamnables. Quel souvenir a laissé cet évêque
?
GSE : Bien peu
de souvenirs. Il ne fut pas un évêque laissant une empreinte
profonde dans son diocèse.
89 : On a l’impression
qu’après Les «égarements» de Monseigneur BILLARD, la
nomination de Monseigneur de BEAUSEJOUR a correspondu à la
volonté d’un retour à l’éthique et que son acharnement
contre l’abbé de Rennes le château est lié à la complicité
qui unissait les deux hommes ?
GSE
: Je n’ai pas d’élément de réponse, ignorant
quelles étaient les véritables relations entre Bérenger SAUNIERE
et Monseigneur BILLARD. Qu’en est-il de la soi-disant
« complicité » entre les deux hommes ? Ce n’est
pas parce que l’évêque était allé à Rennes bénir une
croix qu’on peut en déduire qu’ils étaient liés
d’une façon particulière. Les curés étaient nombreux
à l’époque : chaque paroisse avait le sien et rarement
ceux-ci traitaient directement avec leur évêque, mais
plutôt avec les vicaires généraux. Je n’ai trouvé aucune
preuve de l’amitié qui les aurait unis. D’ailleurs
les travaux de la villa Béthanie sont réalisés au moment ou
Mgr BILLARD est âgé, malade et de plus en plus étranger au
gouvernement du diocèse. En outre à l’époque il existe
de nombreux curés qui ont la «maladie de la pierre» dans la
région. Un curé bâtisseur , même sans être aussi exubérant
que SAUNIERE , ce n’était pas une nouveauté.
89 : Est-ce que
le procès de l’abbé est bien allé jusqu’à Rome
?
GSE
: Bérenger SAUNIERE lança effectivement une procédure
d’appel à Rome. Mais il ne se rendit pas en personne
au Vatican.
89 : Est ce vraiment
un fait étonnant ou est ce normal et courant dans ce type
de procédure ?
GSE
: C’était une possibilité qui lui était offerte
d’après le droit ecclésiastique d’en appeler au
Pape par dessus le jugement de son évêque.
89 : L’abbé
SAUNIERE avait un frère abbé lui aussi, qui a été mis à la
retraite dès 1894. Avez vous des informations sur les raisons
de cette mise à l’écart par Monseigneur BILLARD ?
GSE
: Alfred me semble important dans l’histoire.
Car finalement, s’il y a un mystère « abbé SAUNIERE »,
c’est sans doute du coté d’Alfred qu’il
faudrait davantage creuser pour y voir plus clair. Son histoire
est mal connue, peu étudiée, et on a du mal à cerner encore
cette personnalité qui semble avoir été intrigante et instable.
Etait-il même en possession de toutes ses facultés mentales ?
On peut s’interroger.
89 : Pour en revenir
à l’époque actuelle, que pense l’évêché de l’affaire
de Rennes ?
GSE
: Comme je vous l’ai déjà dit, l’histoire
de Rennes le château n’est pas à l’ordre des préoccupations
majeures de l’Eglise de Carcassonne aujourd’hui.
D’ailleurs une connaissance moins livresque et plus
en contact avec le terrain montrerait aux chercheurs que l’Eglise
a bien d’autres centres d’intérêt que de cultiver
la mémoire d’un curé turbulent de Rennes il y a un siècle.
89 : Concernant les
travaux du professeur EISENMANN, il a été dit que c’est
l’évêché qui s’opposait au dossier d’autorisation
de fouilles. Quels sont les droits de l’évêché sur l’église
de Rennes le château actuellement ?
GSE
: L’Eglise est simplement affectataire du bâtiment
mais elle n’en est pas propriétaire. Le bâtiment, propriété
communale - est mis à sa disposition pour le culte,
en vertu de la loi de 1905.
89 : Quelle est
la position de l’évêché concernant ces fouilles ?
GSE
: Si des fouilles s’avéraient nécessaires pour
approfondir l’histoire, la vraie - du site, l’Eglise
n’aurait aucune raison de s’y opposer, bien au
contraire. La découverte sous l’église d’une crypte,
d’un site paléo-chrétien ou même pré-chrétien serait
une excellente chose si cela permettait une meilleure connaissance
historique du site. Il faudrait sortir de cette vieille problématique
selon laquelle la foi et la science s’opposeraient.
Nous ne sommes plus, Dieu merci ! à l’époque de
Galilée. Être croyant ce n’est pas suicider sa pensée.
89 : Pour vous,
le trésor de Rennes le château, c’est quoi ?
GSE
: Du point de vue économique ce sont bien sûr les touristes.
Du point de vue de l’histoire ce sont les vestiges d’une
implantation humaine certainement fort ancienne et qui n’a
pas encore été exhumée en son entier. Je souhaiterais que
les fouilles du Pr. EISENMANN débouchent sur des découvertes
intéressantes relatives au passé de Rennes.
89
: La question que vous auriez aimé que je vous pose
GSE : Comment Bérenger SAUNIERE était-il
perçu par ses paroissiens ?
GSE : Je pense que
ses diverses démêlées avec le conseil municipal montrent sa
forte personnalité. Un homme peu facile à vivre. Toutefois,
c’était un curé dont le zèle pastoral n’a jamais
été mis en cause par ses ouailles. Et c’est sans doute
un témoignage de profonde humanité chez cet homme aujourd’hui
trop souvent décrié.
Interview réalisée
le 6 mai 2003 à Limoux
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